Piqûre Sonore #47 : Blanchard raconte Chastagnol

Je ne résiste pas à partager ici les mots, fins et chaleureux, qu’emploie Jean Blanchard pour raconter sa rencontre avec le violoneux Julien Chastagnol (Corrèze – 1906-1978). Ça devait être une belle époque quand même !

 » Premières enquêtes en Corrèze
Octobre 1970. Je suis nommé assistant de recherche à l’I.U.T. d’Egletons, et j’anime quelques soirées  musicales  dans  le  courant  de  l’hiver  dans  divers  endroits  conviviaux  (place  du Marchadial), de cette toute petite ville, ce gros bourg, en présence de quelques élèves tous aussi désœuvrés que moi après les heures de cours. Mon répertoire, très ciblé à l’époque, est un mélange disparate de morceaux berrichons, auvergnats, québécois (j’en reviens), irlandais (j’en reviens) et cajun (je n’irai jamais), que je rabâche avec entrain à l’accordéon diatonique et sur  un  violon  complètement  déréglé,  acheté  l’été  précédent  au  marché  aux  puces  de Villeurbanne. Je  vois  les  affiches  annonçant  les  bals  de  Jo  Sony,  de  Robert  Monédière,  de  Jean  Ségurel collées sur les abribus et les transformateurs EDF, mais je ne soupçonne pas un seul instant qu’il  puisse  exister  une  tradition  musicale  vivante  dans  cette  région.  Mon  intérêt  va  aux répertoires  traditionnels que j’ai rencontré  avant mon arrivée, dans le courant folk en plein
accouchement, les seules « enquêtes » auxquelles j’ai pu participer se sont déroulées en Berry,
au Québec et en Irlande. Deux étudiants de l’I.U.T. me parlent de plusieurs « vieux musiciens » qui jouent du violon tout prés d’Egletons. En leur compagnie, et pourvu d’un « Minicassettes » Phillips à bouton poussoir unique et d’une cassette vierge, je rencontre trois joueurs de violon, dont le nom m’échappe à ce  jour,  mais  qui  à  l’époque,  me  paraissent  jouer  très  approximativement  des  standards auvergnats. L’un d’eux nous indique alors: « Chastagnol, à Chaumeil, lui il en connaît, Ségurel vient le voir de temps en temps pour qu’il lui apprenne ».
Le week-end suivant, je rencontre un Monsieur Chastagnol, qui habite le rez-de-chaussée d’un petit pavillon, et qui me joue deux bonnes dizaines de mélodies, dont plusieurs bourrées très étranges  pour moi, et qui sortent du répertoire de standards auvergnats  que j’ai entendus à cette  époque.  Ma  cassette  étant  complètement  enregistrée,  je  le  quitte  en  lui  donnant l’assurance de mon retour prochain. Au moment de quitter le pavillon, une dame sur le palier du  premier  étage,  et  qui  a  attendu  que  je  prenne  congé,  me  conseille  d’aller  voir  « Julien

Chastagnol, son frère, lui il joue très bien ». Elle m’indique l’adresse du frére, que je rencontre la semaine suivante. La rencontre, décisive pour moi par la suite, est un électrochoc pour un collecteur nourri aux mythes de l’époque folk flamboyante. Un homme chaleureux qui mène sa propre enquête sur moi  pendant  que  je  crois  mener  la  mienne  sur  lui,  un  regard  malicieux  et  amusé  par  la situation, des anecdotes à n’en plus finir, un cantou majestueux, une famille qui écoute le père jouer et raconter. Et un jeu de violon riche, très orné, beaucoup plus construit que ce que j’ai entendu  lors  des  rencontres  précédentes.  Et  un  répertoire  dont  l’originalité  frappe  l’oreille, avec des standards, mais avec des versions d’une modalité marquée, et des mélodies étranges. Tous ces ingrédients suffisent pour me persuader que je suis en présence du dépositaire d’une tradition  riche  et  forte.  Et  je  m’applique  alors  à  reproduire  sur  mon  violon  les  mélodies enregistrées, inlassablement. « 

« Bourrée » Extrait du LP Anthologie de la musique traditionnelle française (vol.1) – Musique traditionnelle des Pays de France (Le chant du monde 1975)

 

 » Après l’acquisition d’un magnétophone UHER de qualité, je reviens visiter Julien Chastagnol pendant l’été 1971, et ces enregistrements montrent un musicien qui a pratiqué son instrument depuis  l’hiver,  et  dont  le  jeu  s’est  encore  affermi  et  enrichi.  Il  écoute  à  cette  occasion  la restitution que je lui fais de son répertoire sur mon violon. Il prend alors le statut de maître, et m’encourage très gentiment à progresser, en me faisant sentir par de nouvelles interprétations de son répertoire, riche d’ornements et de variations rythmiques à l’archet, que mes efforts sont méritoires, mais que je suis encore  loin du compte. Il m’indique alors, à mon insu, la dimension primordiale de la variation et de l’interprétation, que je comprendrai plus tard. « 

Ce texte est extrait de l’étude Le violon populaire en Massif Central (Olivier Durif – 1993).

Mathieu ROSATI

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